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Guy Carcassonne et Nanterre

Jean-Marie DENQUIN, Professeur à l’Université Paris Ouest – Nanterre La Défense

Lorsque l’on m’a demandé d’évoquer devant vous Guy Carcassonne à Nanterre, j’ai d’abord, je dois le dire, hésité. Non, bien sûr, que j’aie envisagé de me dérober à cet honneur. Mais, Nanterrois d’adoption et non de naissance, je me demandais si d’autres personnes – étudiants, collègues, parfois successivement l’un et l’autre – qui l’avaient connu plus longtemps et plus intimement que moi n’étaient pas mieux placées pour parler de Guy. Une raison précise m’a cependant fait changer d’avis : je peux apporter un témoignage personnel sur un événement dont le hasard m’a fait le témoin oculaire. Il s’agit de la fin de cette histoire, le lundi 27 mai 2013 à Nanterre, par lequel je commencerai, si vous le permettez.

Ce matin-là je surveillais l’examen partiel portant sur l’un des cours de droit constitutionnel de première année. L’épreuve concernant le cours de Guy Carcassonne devait se dérouler immédiatement après. En la circonstance, mon téléphone portable aurait dû être éteint. Il était pourtant demeuré ouvert car les étudiants étaient répartis dans trois amphithéâtres, et je souhaitais pouvoir être appelé au cas où se serait produit l’un des menus incidents qui marquent parfois ce genre de liturgie. Vers 9 h 30 mon téléphone a sonné. Mon épouse m’appelait pour me faire part de la nouvelle stupéfiante qu’elle venait d’apprendre : Guy Carcassonne était mort la veille pendant un bref séjour en Russie.

Sortant alors de l’amphi, je découvris un spectacle étonnant. À cette heure de nombreuses personnes étaient présentes dans le hall du bâtiment F : des étudiants, des collègues, des membres du personnel administratif, les appariteurs à leur poste. Tous avaient leur portable à la main ou à l’oreille. La métaphore usée de la traînée de poudre trouvait ici une parfaite concrétisation : c’était ainsi que se répandait la nouvelle. Et elle suscitait chez tous des sentiments identiques, stupeur et consternation.

Il n’est guère utile de s’étendre sur la stupeur. Bossuet s’étonnait que l’on s’étonnât de la mort d’un mortel – rien pourtant ne témoigne mieux que cet étonnement de la condition humaine. Un poète japonais du Moyen Âge l’a dit une fois pour toutes : « Qu’il y ait un chemin qu’il faut suivre, je le savais, mais je ne pensais pas que ce serait aujourd’hui ou demain ». Est-ce moins vrai de la mort des autres, quand elle n’est pas annoncée ?

Il faut en revanche insister sur l’émotion, aussi unanime qu’authentique, qui unissait dans cet instant ces gens d’âges et d’horizons divers. Elle dépassait la réaction naturelle que suscite l’annonce brutale d’un événement tragique. Le sentiment de chacun éprouvé par tous manifestait dans sa puissance et sa spontanéité le lien particulier qui existait entre Guy Carcassonne et Nanterre, en entendant par là évidemment non une expression géographique ou des bâtiments sans grâce, mais la communauté humaine qui les anime et les transfigure.

Ce lien s’était forgé dans la durée, puisque Guy Carcassonne avait fait quasiment toute sa carrière à Nanterre après y avoir fait ses études. Assistant, docteur en 1979, Maître-assistant, agrégé en 1983, il quitte certes Nanterre pour Reims mais y revient en 1988 et va donc y demeurer un quart de siècle. La durée brute n’a cependant, dans une telle institution, qu’une portée relative : les générations, en effet, s’y renouvellent, à un rythme contrasté d’ailleurs selon les catégories dont la rencontre fait la vie de l’université. L’émotion de ce 27 mai témoignait donc moins d’une tradition que d’une expérience. Bien que toutes les personnes présentes n’aient pas connu Guy Carcassonne au même degré, chacune avait le sentiment d’avoir eu avec lui une relation personnelle : il possédait le don de parler à tous le langage que chacun pouvait entendre, aux étudiants qui le trouvaient toujours accessible et attentif, aux collègues de son âge avec lesquels il était courtois et amical, et dont certains figuraient parmi ses proches les plus intimes, aux collègues plus jeunes pour lesquels il était une source toujours précieuse d’encouragements et de conseils, aux personnels qui voyaient en lui un interlocuteur chaleureux. Il savait donner à chacun le sentiment d’être pris en considération, c’est-à-dire regardé dans son humanité propre, non comme des individus interchangeables, réduits à leur fonction.

Il avait certes parfois des mouvements d’humeur et ne cachait pas alors son mécontentement. Lors de la crise dite du CPE, en 2006, il qualifia la poignée d’étudiants qui voulaient empêcher la poursuite des cours de « révolutionnaires en peau de lapin ». Ce n’était pas qu’une analyse pertinente : il le leur dit en face. Tout le monde ne l’aurait pas fait. L’événement lui offrit en outre l’occasion d’enrichir le lexique constitutionnel d’un nouveau terme, et même de deux. Il baptisa « promulspension » ou « susmulgation » la technique, inédite dans l’État de droit, par laquelle l’exécutif de l’époque solda l’affaire.

Mais la popularité dont jouissait Guy Carcassonne ne se réduisait pas, évidemment, au charme de sa conversation. Elle tenait d’abord à son attachement, quasiment proverbial, à Nanterre. Il avait plusieurs fois refusé d’entendre le chant des sirènes, pourtant prestigieuses, qui tentaient de l’attirer. Cette relation profonde n’était le fruit ni de l’habitude ni de la commodité, mais bien d’une entente intime avec l’esprit si particulier, si difficile à définir mais si sensible à quiconque en a fait l’expérience, qui caractérise Nanterre. S’y rencontrent en effet une certaine simplicité de manières, une grande liberté de pensée – si appréciable en ce temps de conformisme épais – et une rare exigence intellectuelle fondée sur l’enseignement de maîtres prestigieux. Mais, autre confluence improbable, on y trouve aussi des publics aux profils fortement différenciés : des étudiants venus de l’ouest parisien, des étudiants issus de ce que l’on appelle, dans la langue de bois politiquement correcte, la diversité, et, moins à la mode, donc plus délaissés encore, des étudiants venus de milieux défavorisés.

Or Guy Carcassonne appréciait ce public hétérogène, pour une raison dont l’évidence n’est qu’apparente dans une société qui exalte l’ignorance, ne tolère que le faux savoir et déteste très logiquement l’enseignement : il aimait enseigner. Il aimait même enseigner en première année. On pourrait croire naïvement que l’inscription dans celle-ci du cours de Droit constitutionnel – Guy le considérait toujours comme un tout, malgré la douteuse innovation politique de la semestrialisation – ne lui laissait aucun choix à ce sujet. Mais un professeur de son grade et de sa notoriété aurait pu depuis longtemps émigrer vers des années plus prestigieuses et des auditoires plus raréfiés. Il déplorait bien sûr une certaine évolution des choses et racontait, mi plaisant mi désolé, des anecdotes comme celle de l’étudiant qui lui avait demandé si Napoléon III était le fils ou le neveu de Louis-Napoléon Bonaparte. Il n’ignorait pas – tout le monde le sait mais tout le monde ne le dit pas – que certains étudiants ont traversé l’ensemble du système éducatif, primaire et secondaire, en sont sortis vierges et indemnes de tout savoir puis, s’ils ne sont pas parvenus à rater le bac, se retrouvent dans des amphithéâtres où ils sont censés suivre des cours sans même posséder la maîtrise du langage nécessaire à cet exercice.

Guy Carcassonne entendait, néanmoins, s’adresser à tous. Il ne pouvait accepter l’idée de distribuer, comme on nous y incite parfois officiellement, des diplômes au rabais, à la qualité incertaine et à l’efficacité douteuse, mais qui présentent le substantiel mérite de doper les statistiques. Il voulait vraiment apprendre quelque chose à ses auditeurs, car il soutenait l’idée qu’un minimum de savoir est nécessaire à tous, dans la vie personnelle comme dans la vie sociale, et que ce minimum est un droit, non une grâce réservée à des privilégiés ou dispensée par le hasard.

Il ne m’appartient pas ici d’évoquer l’œuvre que nous laisse Guy Carcassonne. D’autres en diront le style efficace, le non-conformisme, l’art d’unir le profond et l’inattendu. Mais il n’est pas inutile, dans la perspective ici adoptée, d’observer que cette œuvre s’explique aussi, en ce qu’elle a de plus personnel, par ce souci pédagogique. Sa Constitution commentée, pour se limiter à un exemple unique, mais insurpassable, résume bien sa manière : elle est directe, incisive, suggestive et engagée, car la préoccupation de l’action ne le quittait pas : son ambition intellectuelle ne se limitait pas à la théorie. Mais elle est aussi accessible : une écriture simple, égayée de traits d’humour, qui convainc et s’impose sans le détour du jargon. Et peut-on évoquer ce livre sans parler de sa couverture, ce coq tricolore, dessiné par Claire Bretécher, téméraire et réticent, qui résume si bien ce que semble devenu le régime de la Ve République ? Par cet équilibre délicat entre l’exigence et la séduction, Guy Carcassonne démontrait la possibilité d’un enseignement qui s’adresse à tous, c’est-à-dire à des individus réels, avec leurs dons et leurs handicaps, mais susceptibles de réussir par leur mérite propre, leur intelligence et leur travail, sans discrimination positive, sans paternalisme, sans tambour ni trompette et accessoirement sans que cette réalité soit connue et reconnue. Mais l’indifférence, voire l’hostilité, que suscite aujourd’hui l’université pèsent-elles d’un grand poids lorsque l’on entend Guy Carcassonne évoquer, dans le texte qu’il rédigea pour être lu sur sa tombe, les étudiants qu’il a aimés et qui le lui ont rendu ?

Référence électonique : "Guy Carcassonne et Nanterre". Consulté le 25 juillet 2017 sur le site de Pouvoirs, revue française d’études constitutionnelles et politiques. URL : http://revue-pouvoirs.fr/Guy-Carcassonne-et-Nanterre.html

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