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"Données personnelles : la schizophrénie citoyenne" par Coralie Richaud, lauréate du prix Guy Carcassonne

A croire que le dicton " Pour vivre heureux, vivons cachés " est devenu ringard ! A l’heure où l’affaire Hollande-Gayet est une question relative à la vie privée pour plus de 77 % des Français, où l’affaire Snowden scandalise la communauté internationale, Facebook célèbre ses dix ans et atteint le chiffre étourdissant de 26 millions d’utilisateurs en France.

Il est donc désormais courant d’avoir un profil Facebook et très certainement " has been " de ne pas en posséder. Il est pour ainsi dire " tendance " aujourd’hui d’exposer volontairement ses données personnelles, allant de la situation sentimentale et ses nombreuses déclinaisons, aux divers points de vue politiques et religieux. En un mot et en un clic, la sphère privée se retrouve exposée dans la sphère publique par les citoyens eux-mêmes. Avec de nombreuses conséquences : licenciements à la suite de propos exprimés sur Facebook, condamnations pour diffamation sur Internet, etc.

Finalement, les réseaux sociaux ôtent les filtres qui sont ceux de la vie en société et permettent aux citoyens cachés derrière leurs écrans d’exprimer, non pas leurs idéaux, mais leurs humeurs personnelles, politiques, religieuses. En un sens, là où le fichier " Edvige " - fichier de police créé en 2008 - a échoué, les réseaux sociaux ont réussi. La différence : Edvige était considéré comme liberticide alors que l’inscription sur les réseaux sociaux reste " tendance ".

Accentuant la confusion des sphères privée et publique, les réseaux sociaux ont réussi le pari d’infiltrer l’intimité jusque-là protégée par le citoyen en rassemblant, avec son accord, de nombreuses données personnelles. C’est par exemple la collecte par Apple des empreintes digitales pour les nouveaux iPhone 5 S !

Le décalage entre ce que les citoyens refusent d’accepter de la part de l’Etat au nom du respect de la vie privée et ce qu’ils sont prêts à livrer de leur intimité sur les réseaux sociaux marque l’apparition d’une nouvelle figure : le " citoyen 2.0 ".

Evidemment, la conception de ce qui relève du privé est propre à chaque individu, mais comment protéger ce " citoyen 2.0 " de lui-même ? En réalité, l’arsenal juridique et constitutionnel encadrant les abus relatifs à la conservation et la réutilisation des données personnelles au nom du respect de la vie privée ne semble plus adapté aux internautes qui voient dans les réseaux sociaux un cadre propice à la réalisation de leur liberté d’expression aux dépens du respect de leur vie privée.

Ainsi, quand le Conseil constitutionnel encadre l’enregistrement au Fichier national automatisé des empreintes digitales des personnes condamnées pour des infractions particulières le 16 septembre 2010, le " citoyen 2.0 " achète un iPhone 5S. Quand le juge limite le traitement des données à caractère personnel relatives aux infractions, condamnations et mesures de sûreté le 29 juillet 2004, le " citoyen 2.0 " poste sur les réseaux sociaux le procès-verbal de sa condamnation. Enfin, quand le Conseil constitutionnel censure la création d’un registre national des crédits aux particuliers pouvant toucher plus de 12 millions de personnes en France le 13 mars, le " citoyen 2.0 " expose sa situation financière sur Facebook.

Un vent de schizophrénie souffle. D’un côté, le " citoyen 1.0 " demeure attaché aux principes du respect de ses données personnelles et de sa vie privée au travail, de l’autre, ce même citoyen, version 2.0, est prêt à sacrifier ses droits sur l’autel de la popularité et de l’audience. Un " like " du citoyen 2.0 est-il compatible avec un " dislike " du citoyen 1.0 ? La réponse est sur votre profil Facebook.

Coralie Richaud
Lauréate du prix Guy-Carcassonne, doctorante en droit

Référence électonique : ""Données personnelles : la schizophrénie citoyenne" par Coralie Richaud, lauréate du prix Guy Carcassonne". Consulté le 25 mars 2017 sur le site de Pouvoirs, revue française d’études constitutionnelles et politiques. URL : http://revue-pouvoirs.fr/Donnees-personnelles-la.html

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